Mieux soutenir les jeunes autochtones pris en charge dans la transition vers l’âge adulte

Orientations pour les responsables des politiques et les bailleurs de fonds

Au moment où ils quittent les systèmes de protection de l’enfance, les jeunes autochtones ont acquis une précieuse expérience et des compétences utiles. Cependant, ils sont sous-représentés sur le marché de l’emploi et leur revenu est moins élevé que si leurs talents étaient pleinement exploités. En moyenne, un membre des Premières Nations pris en charge et ayant grandi dans une réserve gagnera 1,2 M$ de moins au cours de sa vie qu’une personne appartenant à la population générale.

Le système des pensionnats a eu de graves répercussions intergénérationnelles sur les familles autochtones. Qu’elles soient intentionnelles ou non, les conséquences du système de protection de l’enfance au Canada sont similaires à celles engendrées par le système des pensionnats.

Il s’agit d’un problème de taille. Mais il présente également une occasion de soutenir les jeunes autochtones, qui demeurent surreprésentés dans le système de protection de l’enfance (voir le graphique 1).

Une étude de 2014 du Signal49 Research du Canada montre que les mesures de soutien à l’éducation, à l’emploi et au bien-être mental des jeunes pris en charge entraînent des effets positifs à long terme. Les jeunes, la communauté à laquelle ils appartiennent et la société canadienne dans son ensemble en ressortent gagnants. Notre nouvelle étude, qui s’appuie sur ces recherches antérieures, se penche particulièrement sur la situation des jeunes autochtones pris en charge et sur le rôle des agences du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones.

Graphique 1

Les enfants autochtones sont surreprésentés dans les familles d’accueil

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Remarques : 1. Cette recherche prend en compte tous les enfants qui n’ont pas atteint l’âge de la majorité dans chaque province et territoire. Cet âge varie d’une province et d’un territoire à l’autre. Pour l’Î.-P.-É., le Qc, l’Ont., le Man., la Sask. et l’Alb., nous avons examiné la population âgée de 0 à 17 ans.  Pour T.-N.-L., la N.-É., le N.-B., la C.-B., le Yn, les T.N.-O et le Nvt, nous avons examiné la population âgée de 0 à 18 ans.
Sources : Statistique Canada; Signal49 Recherche.

À défaut d’investir rapidement en faveur des jeunes autochtones qui ont évolué dans le système de protection de l’enfance, l’économie canadienne sera privée d’une contribution potentielle allant de 2 G$ à 5,5 G$ au cours des cinq prochaines années.

Nous avons examiné le revenu des adultes autochtones qui ont été pris en charge comparativement à celui des adultes non autochtones qui ont été pris en charge. En moyenne, les adultes autochtones qui ont été pris en charge gagnent 526 500 $ (soit 19,6 %) de moins au cours de leur vie (voir le graphique 2).

Dans le cadre de cette étude, nous avons interrogé des représentants d’agences du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones afin de recueillir leurs idées sur le soutien que les responsables des politiques et les acteurs du secteur de la philanthropie peuvent apporter aux jeunes autochtones qui arrivent à l’âge où ils cessent d’être pris en charge. Les Autochtones doivent être aux commandes en matière de soutien à la jeunesse autochtone.

Au sein des agences du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones, les programmes et services dirigés par les Autochtones mettent l’accent sur la construction identitaire des jeunes pris en charge. En apportant leur appui à ces initiatives, le secteur de la philanthropie et les responsables des politiques jouent un rôle positif dans l’amélioration de la santé mentale, de la scolarisation et de l’emploi des jeunes au moment où ils cessent d’être pris en charge pour intégrer la communauté.

Graphique 2

Les Autochtones qui ont été pris en charge dans leur enfance gagnent moins au cours de leur vie

(revenu total moyen sur la vie entière, M$)

Remarques : Ces chiffres incluent les enfants en famille d’accueil et ceux pris en charge par un ou des membres de la famille élargie. Nous calculons le revenu total moyen sur la vie entière en divisant le revenu total de chaque cohorte tout au  long de sa vie (rajusté en fonction de la mortalité au fil du temps) par le nombre de membres de la cohorte au moment où ils cessent d’être pris en charge (c.-à.-d. la cohorte entière sans rajustement pour tenir compte des décès).
Sources : Statistique Canada; Signal49 Recherche.

Quels facteurs les bailleurs de fonds et les gouvernements doivent‑ils prendre en compte?

  • Comparativement à un placement en famille d’accueil, la prise en charge par la famille élargie correspond davantage aux valeurs autochtones et au principe d’autodétermination. La prise en charge par la famille élargie renvoie aux soins fournis à court terme ou à long terme par les proches à un enfant ayant besoin de protection. Cette approche correspond mieux aux orientations en matière de services de protection de l’enfance dirigés par les Autochtones au Canada.
  • Les enfants et les jeunes autochtones pris en charge par un membre de la famille élargie ont une meilleure santé mentale et sont plus susceptibles de poursuivre des études postsecondaires que ceux qui sont en famille d’accueil. Cependant, ces jeunes ont parfois besoin d’une aide supplémentaire pour terminer leurs études secondaires.
  • Les enfants et les jeunes autochtones en famille d’accueil et vivant dans des réserves sont ceux qui ont le plus besoin de soutien aux études.

Prise en charge par la famille élargie : une voie vers l’autodétermination et le renforcement des liens avec la communauté

Le système de protection de l’enfance nuit parfois au bien-être social, physique et émotionnel ainsi qu’aux résultats scolaires des jeunes pris en charge. Pour les jeunes autochtones qui sont confrontés à la pauvreté, qui vivent dans des régions éloignées ou dans des villes où le coût de la vie est élevé, ou qui ont vécu des traumatismes intergénérationnels, ces effets sont encore plus graves. De plus, le lien avec leur culture et leur communauté est parfois rompu.

Dans son rapport de 2016, la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) établit clairement que le nombre d’enfants autochtones qui évoluent dans le système de protection de l’enfance constitue une crise qui s’aggrave. En 2016, plus de la moitié des enfants en famille d’accueil étaient autochtones, et on prévoyait que ce nombre continuerait d’augmenter jusqu’en 2021.

En s’appuyant sur les données du recensement, notre étude établit une distinction entre les enfants et les jeunes en famille d’accueil et ceux pris en charge par la famille élargie.

Les enfants pris en charge reçoivent des soins dans un contexte de placements en établissement comme les foyers de groupe, les familles d’accueil, où les fournisseurs de soins sont accrédités par une agence et ne sont pas des membres de la famille élargie, tandis que les enfants pris en charge par la famille élargie reçoivent des soins officiels et officieux de leurs proches (à court ou à long terme). Dans le cas des enfants autochtones, on utilise souvent le terme soins conformes aux traditions pour désigner les placements à long terme auprès d’un membre de la famille élargie.

Les enfants autochtones qui sont pris en charge par un membre de la famille – que ce soit dans une réserve dans le cas des enfants des Premières Nations ou hors réserve dans le cas des enfants des Premières Nations, métis et inuits – ont une meilleure santé mentale. Les enfants et les jeunes qui sont pris en charge par la famille élargie sont également plus susceptibles de poursuivre des études postsecondaires que ceux qui sont en famille d’accueil, bien qu’ils puissent avoir besoin d’un soutien supplémentaire pendant les années particulièrement importantes de leur secondaire.

Comme la loi fédérale qui est entrée en vigueur en 2019 permet d’adopter de nouveaux modèles de protection des enfants autochtones fondés sur l’autodétermination, nous nous attendons à ce que les politiques mettent davantage l’accent sur les mesures de soutien liées à la prise en charge par la famille élargie. Notre rapport complet offre des exemples de la façon dont les agences du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones aident les enfants et les jeunes à établir et à maintenir des liens avec leur communauté tout au long de leur vie. Ces liens constituent un système de soutien lorsqu’ils atteignent l’âge adulte.

Nos leaders n’ont pas peur des risques. Nous visons à prendre en charge tous les enfants qui en ont besoin dès le départ, pour qu’ils ne soient pas laissés à eux-mêmes dans leur transition vers l’âge adulte.

Responsable de programme, Agence du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones

Un virage pour les agences du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones

En 2019, une loi fédérale a donné la priorité à l’autorité des nations autochtones sur les enfants autochtones pris en charge. Cette loi s’appuie sur les principes de la « Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones » (DNUDPA), les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation et le droit inhérent des peuples autochtones à l’autodétermination.

La loi met l’accent sur la prévention et vise à aider les familles avant que les problèmes ne surviennent, et elle confère aux peuples autochtones le pouvoir de prendre des décisions concernant leur culture, leurs familles et les enfants autochtones pris en charge. Cependant, chaque province a mis en œuvre cette loi de manière différente.

Nous avons examiné la situation dans quatre provinces (Colombie-Britannique, Manitoba, Ontario et Québec) par l’entremise d’études de cas qualitatives, en soulignant les pratiques prometteuses des agences du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones dans les zones urbaines, rurales et éloignées. Nous avons observé que les mesures favorisant l’établissement de liens durables entre les jeunes autochtones et leur communauté sont au cœur des services offerts par les agences du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones. Les organisations philanthropiques et les responsables des politiques doivent soutenir le travail des agences du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones, ce qui améliorera les résultats en matière d’éducation, d’emploi et de santé mentale des jeunes autochtones qui arrivent à l’âge où ils cessent d’être pris en charge.

Plutôt que de leur proposer des cases à cocher, nous avons demandé aux participants : « Quels sont vos besoins? » et « Comment pouvons-nous vous aider? ».

Responsable des pratiques, Agence du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones

Recommandations à l’intention des responsables des politiques et des organismes philanthropiques

Quelles sont les pistes de solution?

  • De nombreuses agences du bien-être de l’enfance et de la famille autochtones souhaitent disposer d’installations sûres favorisant l’esprit de famille et les liens avec les proches. Les jeunes peuvent s’y rendre pour prendre un thé ou pour profiter de conseils et d’un soutien culturel. Le secteur de la philanthropie et les responsables des politiques ont un rôle à jouer pour pallier ce manque en matière d’infrastructures.
  • Pour favoriser l’essor des initiatives dirigées par les Autochtones, les agences ont besoin de financement pour les services d’Aînés et de spécialistes qui se consacrent à la prévention et à l’établissement de relations. Ces initiatives sont fondées sur les forces. En outre, on observe des disparités dans le financement de l’éducation entre les Premières Nations vivant dans les réserves et celles vivant hors des réserves, comme en témoignent les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation. Il faut mettre fin à cette disparité.
  • Il faut également offrir aux jeunes la possibilité de codiriger le secteur de la protection de l’enfance. Ces jeunes peuvent notamment donner leur avis sur les priorités en matière de recherche et contribuer à l’élaboration de politiques visant à régir les organismes de protection de l’enfance.
  • Les responsables des politiques doivent s’assurer que les programmes et services sont offerts aux jeunes au moment où ils en ont besoin. Au lieu de fonder l’admissibilité aux programmes et aux services sur l’âge, les responsables des politiques doivent travailler avec les agences et les communautés pour établir les critères qui serviront à déterminer si un jeune possède les compétences de vie nécessaires à sa réussite. Les jeunes ont besoin de soutien au cours des transitions de la vie.

Ce rapport a été préparé grâce au soutien financier d’Objectif avenir RBC, un programme qui améliore l’accès des jeunes aux initiatives de perfectionnement des aptitudes, aux possibilités de réseautage, à l’expérience profesionnelle et aux mesures de soutien et aux services de bien-être mental, permettant ainsi aux jeunes d’aujourd’hui d’accéder aux emplois de demain.